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Sud Ouest - Aquitaine Eco
octobre 2003

LES SAGAS Le viticulteur gersois développe un arsenal étendu d'encépagements indigènes ou 'exotiques' pour diversifier ses propositions

Yves Grassa, le parfumeur de coteaux


Yves Grassa tient de l'encyclopédiste et
 du montreur d'ours
(Photo Philippe Bataille)

Il n'existe plus une « guitoune » gasconne où l'on ne serve le Tariquet, le jour du marché. Ce nom de lieu sert de ralliement aux festayres des ferias et constitue une appropriation identitaire du Grand Sud-Ouest. Ce vin blanc du pays d'Armagnac prend les gosiers des grandes gueules à témoin : pour servir un bon vin, soyons d'abord vigneron. Cette lapalissade conviendra à Yves Grassa (1) si l'on ne lui enlève pas ses vertus de pionnier en la matière. Tariquet comptait, voilà plus de vingt ans, 80 hectares consacrés à la polyculture; la vigne y servait à faire couler les moûts pour la distillation et l'on se gardait bien, à l'époque, de contenir les rendements des cépages autochtones (folle blanche, colombard, ugni-blanc, baco).
Aujourd'hui, Yves Grassa tient 45 emplois, cultive 700 hectares dont 60 seulement consacrés à l'eau-de-vie, et boucle un chiffre d'affaires de 18,2 millions d'euros. Cette portée acquise en moins de trente ans tient à une maladive curiosité ampélographique capable d'épater ses propres amis viticulteurs. Et Dieu sait si ce monde reste méfiant...

Ainsi, l'an dernier, dans une dégustation organisée d'Armagnac, Yves sortit pour la première fois une blanche de « plant de graisse », cépage complètement oublié des dieux et des hommes et qu'il venait de remettre sur un porte-greffe. Et l'on attend bientôt la révélation du Meslier Saint François... Pour les vins, même symptôme qui l'engagea, dès les années 90, à planter le chardonnay et le sauvignon en pleine terre de Mousquetaire. Cet assemblage (300 000 bouteilles) donne aujourd'hui le sommet de l'art, le côté-tariquet, fruité au dernier degré et sans boisement.

Voilà le capitaine d'une équipe de neuf prouvant que rien ne devient impossible, même pour les plantations « exotiques » comme le sauvignon bordelais : « Il a sa place partout dans le Sud-Ouest. Nos amplitudes thermiques sont idéales pour ce plant, notamment au 15 août, avec des nuits fraîches et des journées brûlantes. » Le chardonnay vient de clones de la Côte d'Or, enfoncés à 5 000 pieds/hectare, avec une maîtrise culturale qui fait aujourd'hui taire bien des commentaires.

Du nez sans travail au « pif »

Le tariquet cuvée bois, avec les gros manseng, chardonnay et sauvignon, complète ses arômes d'un sémillon girondin inattendu logé en barrique pendant cinq à six mois en évitant absolument le torréfié.

La première-grive revient par contre aux attaches gasconnes dans la maturité avancée mais sans passerillage des gros mansengs.

Grassa n'est pas réfractaire au très aromatique colombard du pays mais préfère le mariage d'ugni blanc à 70 % pour produire ce fameux vin synonyme de convivialité.

Il joue plus avant le jeu avec le chenin, un cépage local même s'il se fréquente autrement plus en Sancerre, et réintroduit par Yves depuis quinze ans. On en cultivait autrefois en blanc dans le Madiran.

Il parie également sur les 100% sauvignon pour réaliser un type « easy », un vin à boire bien placé sur le marché américain et allemand.

Le petit manseng engendre une variante moelleuse des capacités du terroir. A 90 grammes de sucre et cinq mois de barrique, on touche une bouteille de parfum.

Adapter l'encépagement à la discipline terrienne d'abord, discipliner les méthodes de vinification ensuite et contrôler en continu ses qualités : Yves Grassa tient de l'encyclopédiste et du montreur d'ours. Chez lui, on goûte chaque acrobatie en n'oubliant jamais la puissance de son érudition sur les porte-greffes riparia-gloire ou levures neutres naturelles et presque abandonnées : « Je ne crois pas aux levures aromatiques. Elles donnent des goûts de bonbon anglais. » Voilà pourquoi les senteurs si longtemps fermées de l'ugni blanc comblent l'âme des buveurs gascons. Même s'ils s'en vantent toujours un peu trop...

(1) Yves Grassa collectionne les trophées mais deux comptent particulièrement dans sa carrière : premier au concours de Montpellier en 1983 et premier au Wine Challenge anglais en 1988.

François Baju